Lettre: ma première jam à New York

Cela fait seulement une semaine que je suis à New York, mais j’ai l’impression d’y être depuis des mois….ou même depuis toujours.

Ici, c’est un peu comme en Inde, il se passe des foules de choses, et nos cinq sens sont sollicités en permanence… L’expérience des jours et des nuits est si forte, si dense, qu’on ne sait plus très bien quand on est arrivé.

On ne sait plus très bien non plus comment on a pu vivre ailleurs que dans cette ruche infatigable, où le métro ne s’arrête jamais, et où les expos et les festivals en tous genres se marchent dessus – et les musiciens aussi.

Le contrebassiste s’est fait jeter du band, en plein milieu du thème.

J’étais au Fat Cat, pour la jam. Ils jouaient Donna Lee, ça sonnait plutôt bien.

“He can’t walk, man, get him the fuck out of here”, j’entends le mec dire à son voisin, juste à côté de moi. Je regarde: ce sont les musiciens du house band. On s’impatiente, ça ne joue pas assez bien. “It’s not happening”, on dit. Ah bon? Je regarde les musiciens, j’écoute un instant: non, pas d’erreur dans la grille, bon time, ils ont l’air inspirés, tendus mais inspirés – ma foi ça a l’air de bien se passer, non?!

“Yeah?” répond le bassiste, l’oeil méfiant, “Yeah, man”, re-dit le batteur, celui qui s’est énervé en premier. “Go get him, man!”, il insiste. Ça l’énerve, décidément, ce mec à la basse qui n’est pas “happening”. Le bassiste écoute le band un peu attentivement: “Fuck you’re right, man”. Ça y est, il l’a convaincu, le bassiste du house band a écouté le bassiste qui jammait, il a bien écouté, et il a décrété qu’il était d’accord avec le batteur, que ce gars-là était nul, il n’avait rien à faire là. D’un geste précis et déterminé, il pose sa bière sur la table basse, et va droit sur le contrebassiste qui est en train de jouer et qui ne se doute de rien.

Il est en plein walking, faut quand même se concentrer, Donna Lee, ça trace. Mais là il sent une présence, alors il lève un peu les yeux et voit un mec arriver sur lui (what?). Euh, c’est le bassiste du house band, non? Qu’est-ce qu’il veut?

Le bassiste du house band prend la contrebasse. Il lui PREND la contrebasse, des mains, pendant qu’il joue. Carrément. En plein morceau.

Stupeur. Le temps est suspendu.

Il secoue un peu l’instrument pour enlever les ondes maléfiques de la sous-merde qui a joué sur SA contrebasse, et reprend le walking en plein vol, comme si de rien n’était.

COMME SI DE RIEN N’ÉTAIT.

Le jammeur regarde autour de lui: les autres musiciens continuent à jouer, le public continue à écouter, les serveurs continuent à servir. La musique, la VIE continue à être, mais sans lui. Lui, il a les mains vides. Il est debout, là, au milieu d’un band qui joue, et lui, il ne joue pas. Stupeur. Tout d’un coup, la scène est immense, er pour en sortir, de cette trop grande scène avec ces musiciens trop bruyants et ce public trop impassible, il faut tout traverser vers la gauche, et prendre les escaliers, devant tout le monde. Ça paraît impossible, trop loin, mais finalement il y arrive, et les yeux derrière un brouillard épais, il traverse la scène, puis les escaliers, et va se noyer dans la foule, (puis probablement dans l’alcool), tel un épouvantail transparent.

Euh, what?? STUPEUR.

Guys? Suis-je la seule a avoir vu ça?! Je suis pétrifiée. Je regarde autour de moi, quelqu’un a bien dû voir ce que j’ai vu! Je regarde partout, à droite, à gauche: tout le monde est déjà passé à autre chose, ils boivent leur verre, ils jouent, ils trouvent que Donna Lee, c’est cool, que de se faire prendre son instrument au milieu d’un morceau, c’est normal.

Crisse. Et moi qui avait prévu (“prévu”! Tout un programme n’est-ce pas!) d’y aller juste après! Soupir des tréfonds du désespoir. J’avais signé un pacte avec moi-même, j’allais devoir y aller.

Était-ce du courage, ou de l’inconscience? Étais-je prête à me faire prendre le micro des mains par un méchant bassiste? Je courais à ma perte.

Je m’avançai directement vers lui, il avait un peu l’air d’être le chef.

“Bonjour, je veux chanter.”

Tout ceux qui connaissent un peu les jams savent que c’est à peu près la dernière phrase que les musiciens veulent entendre. Au monde.

“Oh non”, s’est-il dit, “Une chanteuse”. (Il l’a pensé si fort que je l’ai entendu.) Il a même dû se dire mais crisse de tabarnac, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter un bassiste qui ne sait pas jouer et une chanteuse blonde à l’accent français? Tout ça dans la même soirée?? Like, why am I here ??!

Et à tous les coups, ils s’est dit, elle va vouloir chanter “Softly as in a Morning Sunrise””.

Il hésita entre abandonner la musique pour de bon, ou sauter par la fenêtre. Comme nous étions au sous-sol, ça allait être la deuxième solution à coup sûr.

“Bon, et tu veux chanter quoi?”, trouve-t-il encore la force de me demander. 

“Softly as in a Morning Sunrise”.

Il a du croire que je blaguais, tellement c’était trop. Il a plongé ses yeux dans les miens. Tout d’un coup, il ne savait plus pourquoi il était là, ce soir. D’ailleurs, pourquoi était-il dans cette ville? Sur cette terre, même? POURQUOI AVAIT-IL CHOISI LA MUSIQUE?

On a commencé. J’ai fait le thème seule avec la rythmique (tous les cuivres avaient déguerpi parce ça sentait le roussi), et finalement, les cuivres arrivèrent un par un, et prirent chacun un solo. Le morceau a commencé a bien prendre, j’ai pris un solo, on s’est retrouvés dans du modal un peu psychedélique (j’étais dans ma période Coltrane) et l’impossible arriva: le band a fait de la belle musique, malgré qu’il y avait une chanteuse dedans.

Applaudissements dans la salle. On avait fait l’unanimité. Sur scène, clins d’oeil, poignées de main. Signe de tête du bassiste en ma direction, avec petit sourire à l’appui. J’avais passé le test. Ça avait été “happening”. Il ne s’étouffait pas avec les compliments, mais au moins il m’avait laissé laissée chanter jusqu’au bout.

J’étais fatiguée. Je suis sortie, et en humant l’air de la nuit, j’ai eu envie de rentrer à pieds.

J’ai marché dans le Village, les joues encore bouillantes, et peu à peu, le froid de la nuit a fait descendre le feu. J’ai passé les magasins chics et les vitrines de cupcakes et je chantais Thodi, un des mes ragas préférés. C’était si beau d’être là, à chanter Thodi. La douceur qui avait quitté mon corps en ce soir de jam s’est progressivement réinstallée dans ma tête, mes bras et mes pieds. 

Lorsque je poussai la porte de chez moi, il était 5h du matin, le jour se levait et je me suis endormie avec l’impression de faire du saut en parachute en pleine ville.

Raphaëlle

NYC Septembre 2007